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  SAMEDI 21 FEVRIER 2015 - MARCHE AVEC L'ELSAU
   
                    

Ce samedi matin d'hiver, devant les portes du pénitencier...de l'Elsau....L'ambiance me paraît quelque peu morose. Les mères arrivent, seules ou accompagnées, d'une amie ou de leurs enfants. Les familles sortent leur pièce d'identité, se mettent « en rang » : c'est l'heure des parloirs. Les identités sont déclinées, puis c'est l'attente.

A côté du poste de garde, l'accueil des familles animé par Caritas : un espace de rencontre, un SAS avant de franchir les portiques, les murs, les grilles pour entrer au sein de cette immense « ventre » où vivent des centaines d'hommes et de femmes....

Des femmes, une trentaine, une moitié détenue, l'autre moitié condamnée : des femmes qui effectuent leur peine dans le « quartier femme ».

Je présente ma pièce d'identité, passe le portique, longe ce couloir jaune, ouvre la porte quand elle sonne, traverse la cour, suit le surveillant, passe encore une porte, encore un couloir et me retrouve dans un grand espace qui ressemble à un bureau. Sur ma droite, encore une grille.

Elle s'ouvre et deux femmes accompagnées d'une surveillante et d'une personne en civil, faisant partie de l'équipe soignante, s'avancent...avec un grand sourire : le contraste de cette ambiance morose devant les portes du pénitencier !

Je signe les papiers de prise en charge, elles contournent le bureau, toujours avec ce sourire. On se sert la main, on échange nos prénoms et on reprend ce dédale de couloirs, portes, grille, cour, porte, couloir, porte pour se retrouver face au ciel et faire les présentations avec les 3 autres accompagnateurs présents.

Nous leur expliquons sur le parking que nous allons prendre les véhicules, rouler une petite demi-heure jusqu'au point de départ de la marche.

Elles souhaitent rester ensemble dans la voiture, elles sont deux, semblent se connaître et pour une première, ça semble plus rassurant de ne pas être séparées : peut-être que c'est une occasion d'être ensemble hors les murs et hors les regards, pour juste Etre.

Certains diront que c'est normal, ce sont des filles, « ça papote, ça papote ». Elles papotent donc tout au long du trajet en voiture, nous n'écoutons pas, nous entendons des tranches de vie dans la prison.

Nous arrivons à l'orée de la forêt : on déchausse les petites baskets et proposons à N. et C. une paire de chaussures de marche toute neuve. Jean a soigneusement préparé pour chacune d'entre elles un sac à dos avec un vêtement chaud et une cape de pluie. Les voilà prêtes pour leur première marche Declic. N. est ravie, elle adore « marcher, la forêt, la nature et notre mère la Terre ».

En route : N. et C. marchent l'une à côté de l'autre : d'un œil complice, les accompagnateurs se disent « laissons leur cet espace duel » pour ce début de marche. Elles semblent avoir besoin de parler, parler, parler, se raconter des choses, beaucoup de choses. Il y a comme un vaste espace de liberté de la parole qui tout à coup se met en place, avec un brin de complicité, car elles se tiennent le bras : l'une pourrait être la mère de l'autre.

Nous proposons une première halte café, thé, petits pains au chocolat : ce petit moment à la fois convivial et informel pour présenter Declic, nous présenter et leur permettre de nous dire aussi qui elles sont. DECLIC : « demain, ensemble, sur les chemins de la liberté citoyenne »....non !!! « De la liberté et de la citoyenneté »....une occasion de se taquiner entre accompagnateurs et de mettre un peu de légerté, quand on sait qu'on va parler de prison, du temps qu'il reste à faire et des enfants qui attendent leur maman dehors. Elles nous écoutent raconter l'histoire de Declic, les différentes marches d'Ensisheim à Oermingen en passant par l'Elsau : les marches au long cours, le sens de la marche et aujourd'hui, cette première dont elles sont un peu les invitées spéciales : la marche avec les femmes. Elles nous posent beaucoup de questions. Nous achevons ce petit temps en rappelant un certain nombre de règles incontournables pour cheminer ensemble, hors les murs, tout en respectant un certain cadre (légal).

Nous nous remettons en route, cette fois-ci, N. et C. se séparent : peut-être commencent elles à se sentir un peu en confiance avec les accompagnateurs. Un récit de vie se déroule avec l'une d'elle, le récit d'une enfance déplacée, des liens fraternels forts, d'une éducation de valeurs et de principes, des difficultés pour chacun à trouver sa place, des ruptures, des éloignements, des pertes de repères, de la nécessité, des choix, des non-choix. Les souvenirs affluent, la parole les libère sous le regard bienveillant et le silence de la forêt.

Nous cheminons toute la matinée, en alternant les apartés avec les marcheuses, puis les échanges entre accompagnateurs.

Mi-chemin, un petit banc pour déguster le fameux déjeuner salade de riz-thon, pâté de volaille et compote de pommes...Quelques fruits secs, un saucisson et quelques gâteaux viennent agrémenter la ration. Le froid nous encourage à rapidement nous remettre en route.

Jean profite de cette après-midi de marche pour nous expliquer la faune et la flore : l'âge des arbres, les traces dans la boue. C. est intéressée, car elle aime cette idée d'apprendre un petit quelque chose tous les jours. N. sourit au cœur de cette nature, elle regarde beaucoup de reportages et aime la nature. Elle nous parle alors de sa formation dans l'horticulture, de ses créations et du fait que leur formateur est fier du groupe. C. nous raconte qu'au sein du quartier femmes, elle s'occupe, avec N. notamment, et d'autres femmes détenues de prendre soin d'animaux : une gerbille, un chinchilla. Elles racontent les habitudes de leurs tout petits compagnons et le temps qu'elles leur consacrent : une parenthèse dans l'univers carcéral.

Un dernier temps de halte, sur un vaste arbre couché, pour évoquer la journée. Un temps propice pour parler des projets à l'extérieur : « je veux trouver un studio », « retrouver ma petite fille, si je sais qu'elle est bien je suis bien », rompre avec le passé, « la prison m'a permis de comprendre, de faire un travail sur moi », ne plus jamais revenir derrière les murs. « Et pourquoi en France on ne créerait pas davantage de milieux ouverts, moi ça me plairait bien de travailler dans une ferme avec les animaux ».

Durant cette journée, nous avons souvent entendu parler de la prison comme ce couperet presque nécessaire dans une vie chaotique, comme un espace-temps qui se fige entre deux tranches de vie pour comprendre, trouver un sens et emprunter une autre route à la sortie, marcher vers un ailleurs plus serein, moins trouble : un avant et un après. « Moi, je ne venais pas d'une cité, j'ai eu une éducation de valeurs et de principe et je me suis quand même retrouvée en prison...j'ai compris maintenant ».

2La journée s'achève, nous arrivons sur le parking de l'Elsau, il est temps de se saluer : « heureusement qu'il y a des gens comme vous qui ne nous juge pas, je me suis sentie bien aujourd'hui... », « c'est passé vite ».
« Merci.... ».

 

 

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