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  SAMEDI 25 MARS 2017 - MONT SAINT ODILE
   
 

Lorsque j'ai pris connaissance de l'association Déclic lors des journées des associations en septembre j'ai tout de suite su que c'était ça qu'il me fallait : la possibilité d'allier le plaisir de la marche et de la nature au plaisir de faire du bénévolat et d'être utile à autrui.

Mais comme souvent dans la vie, entre la théorie et la pratique il y a parfois un fossé, voire un canyon. Je m'étais donc inscrite pour les marches pour lesquelles j'étais disponible sur les calendriers de marche envoyés par mail, bien à l'abri derrière mon écran.

Lorsque l'échéance de la première marche approcha j'ai senti une angoisse permanente, faite d'un tas de questionnements. J'essayais même de trouver des prétextes pour ne pas aller à cette marche. Après quelques échanges par mails avec Mimi et Momo, ainsi qu'une discussion par téléphone avec ce dernier, l'envie de participer à la marche fit son retour, sans pour autant effacer les appréhensions.

Ainsi, je me suis retrouvée un samedi matin à 7h40 sur le parking de la maison d'arrêt de Strasbourg/Elsau. Le temps était splendide et j'ai pu profiter de quelques rayons de soleil en attendant avec impatience l'arrivée des 6 autres bénévoles de la marche. C'est Corinne qui arriva la première, elle aussi débutante dans l'accompagnement des marcheurs détenus. Ce fut un plaisir d'échanger avec elle en tête à tête et de finalement me sentir moins seule dans mon statut de débutante. Arrivèrent ensuite Momo, Mimi et Stéphane, lui aussi nouveau accompagnant. Reprise de contact avec ce nouveau groupe, puis arrivée de Philippe avec la voiture 7 places et finalement Irène.

Momo partit pour régler les démarches administratives et signaler notre arrivée. L'attente commença. Pour nous bénévoles ce fut un temps intéressant d'échange entre les appréhensions et questions des nouveaux ainsi que leurs expériences passées (notamment Corinne qui a eu l'occasion de proposer des ateliers cuisine aux détenus à la maison d'arrêt de Strasbourg/Elsau ) et l'expérience des marches antérieurs des 4 « anciens » bénévoles.

L'attente fut longue, 45 minutes en tout, dans les courants d'air, à l'ombre, devant la prison, qui avala par sa grande porte plusieurs dizaines de personnes chaque quart d'heure pour les parloirs.

Puis enfin la porte s'ouvrit sur des jeunes hommes portant une caisse verte et un panier : les marcheurs que nous attendions ! Je me suis dit « ça y est, c'est parti ». Nous nous disons tous bonjour d'une poignée de main et nous dirigeons vers les voitures pour le départ. Malgré le fait que je me dise très ouverte d'esprit, je crois que finalement j'avais, avant cette marche, des préjugés et des stéréotypes sur les détenus : des gars qui sont en prison ont forcément fait quelque chose de mal et sont des « méchants » emmenés là par la police et condamnés par un juge. S'ils ont pu être « méchants » par le passé, ils pourraient encore l'être aujourd'hui. Toutes ces pensées ne m'étaient pas conscientes avant cette rencontre physique et c'est assez tendue et mal à l'aise que je me suis installée dans la voiture avec Momo et deux jeunes marcheurs. Très rapidement j'ai pu observer la discussion qui s'est installée entre Momo et ces deux détenus : L. racontait son appréhension d'une prochaine entrevue avec la juge pour un aménagement de peine et une éventuelle mutation vers un autre centre de détention qui remettrait en cause ses parloirs actuels. B. quant à lui raconte spontanément qu'il est là pour conduite en état d'ébriété et qu'il veut s'en sortir, pour lui, mais aussi pour sa femme et ses enfants. Momo entre facilement dans la discussion avec eux. Quant à moi je reste silencieuse, je me demande ce que je fais là, j'arrive au mieux à sortir quelques « ah oui ? », « Ah bon ? », « Eh bien » ou « hum ». Je me sens comme paralysée...

Nous roulons dans la campagne qui est splendide et lorsque je dis à mes compagnons de voiture que les arbres en fleurs sont magnifiques L. nous raconte qu'il est paysagiste, qu'il a appris durant sa formation les noms latin des plantes et il nous cite deux exemple. Je le trouve intéressant et cultivé. B. quant à lui parle de son envie d'arrêter de fumer, nous échangeons à ce propos et un point de discussion nous unit l'espace d'un instant. Les garçons derrière dans la voiture ressentent déjà les bienfaits de leur « sortie » et expriment leur bonheur de ne plus être entre 4 murs mais dans la campagne, la nature, et de voir autre chose.

Nous arrivons sur le parking du point de départ de la randonnée. Rapide rappel du cadre et des règles de la marche Déclic puis moment plus convivial de présentation avec les prénoms de chacun : je mets enfin un prénom, donc une identité, sur chaque visage. Les marcheurs se chaussent, mettent leurs sacs à dos, remplis des victuailles de midi et des bouteilles d'eau fournies par l'administration pénitentiaire. Nous voilà tous partis derrière Philippe pour le début de cette randonnée. Je marche seule, encore un peu tendue mais beaucoup moins angoissée. Nous nous arrêtons pour la pause café : je sors ma thermos et je propose du café. Ca me permet d'entrer en contact avec les personnes de l'autre voiture qui me semblaient encore « étrangers » et de me sentir plus à l'aise dans le groupe.

Momo nous présente notre itinéraire du jour (une dizaine de kilomètres) ainsi que les particularités que nous rencontrerons : mur des païens, sanctuaire du crash de l'avion au Mont Saint Odile et château du Dreistein notamment.

Après ce petit déjeuner dans la nature nous démarrons notre marche. Je me sens encore un peu mal à l'aise et je marche donc seule au départ, puis un peu avec Momo. Puis j'arrive à hauteur de B. dont c'est la 2ème marche déclic. Il commence par dire « ça fait du bien », et très naturellement la discussion se met en place. Il me parle de son ras-le-bol de l'enfermement, de ses rêves pour le futur, des ses attentes et de sa prochaine entrevue avec la juge, qu'il craint beaucoup car il a investi beaucoup de bonne volonté dans des actions ces derniers temps et il a peur qu'elle ne le prenne pas en compte. Je sens l'importance énorme que représente cette échéance pour lui mais aussi et surtout comme tout pourrait s'écrouler pour lui s'il n'était pas entendu. Il le verbalise d'ailleurs en disant « Si j'ai pas d'aménagement de peine alors c'est fini, je ne ferais plus rien, ou pire encore ».

Naturellement, dans la marche, nos chemins se séparent et je rencontre L. qui partageait la voiture avec moi à l'aller. Je lui demande comment ça va et il me raconte que ça fait du bien de sortir, qu'en détention il ne sort jamais, même pas en promenade, il préfère rester en cellule avec ses bouquins de psycho, de méditation ou sur la réincarnation et les esprits. Il me raconte longuement comment il a évolué sur ce point, comment il a même pu en parler à ses parents et comment ça l'aide à prendre de la distance. Je l'écoute attentivement en soutenant positivement ce qu'il est en train de raconter de lui-même. Plus tard dans l'après midi je l'observerai au bord d'un rocher, le regard dans le vide, la respiration tranquille, comme fondu dans cette vaste nature, ces paysages à perte de vue et ce vent qui souffle sur les branches des arbres et sur lui-même. A ma question plus tard s'il n'a pas froid il dira que non, au contraire, ça lui fait du bien « de sentir le vent, de me sentir, et que de toutes façons le froid, comme la douleur et tout le reste, c'est dans la tête, tout est dans la tête, je l'ai appris dans les bouquins que je lis ».

Je crois que L. aura été celui qui m'aura le plus touché, dont je me serai sentie le plus proche, même si en définitive à la fin de cette journée je garde une image plus que positive de tous ces gars qui ont marchés avec moi :

A. Qui tel un gamin crie, saute, cours, fait une tour de rochers avec un enthousiasme et une joie qui fait plaisir à voir : son visage s'illumine et il rit beaucoup, un vrai gamin !

M., plus discret, avec qui j'ai peu échangé, mais qui est très respectueux malgré son côté un peu provocateur.

S., qui au départ était très silencieux, marchait seul et semblait dans sa bulle mais que finalement nous avons tous découvert lors de la pause de midi à l'occasion d'une discussion autour de l'incarcération. Il a su exprimer toute la révolte et la colère qui l'habitait face aux injustices du système ou des personnes qui l'entourent. Suite à cela j'ai eu l'occasion de discuter avec lui et il m'a parlé de sa fille, de ses peurs lors de la sortie, de ce qu'il allait faire ou devenir et, surtout, du fait qu'il a besoin d'aide. Je n'ai su rien faire d'autre que l'encourager à être acteur de sa vie et d'aller à la recherche de l'information.

Et puis B. avec son optimisme et son envie de se sortir de ses problèmes, de ne surtout pas y retomber.

Chacun a su me toucher, tout simplement. Et lorsque je m'assois à côté de S. et de L., que je sens leur force tranquille ou leur calme me faire du bien, lorsqu'en descendant d'un ravin S. me tend la main pour m'aider ou lorsque M. et L. me disent que j'ai un joli prénom, je suis heureuse d'être là et je me sens bien. Alors quand A. pose au groupe la question de savoir ce que nous, bénévoles, faisons ici avec eux alors qu'on a certainement d'autres choses à faire, je me dis intérieurement que j'ai la même reconnaissance envers eux que eux envers nous : ils n'auraient pas pu sortir de leur enfermement sans Déclic et ses bénévoles, mais nous, bénévoles, n'aurions pas vécu cette journée de la même façon sans eux. Alors oui, nous disposons de notre liberté (du moins d'une relative liberté), mais en définitive elle est bien pauvre cette liberté si elle ne sert pas à accompagner autrui, à être présent, dans l'échange et le respect des particularités de chacun. Peu m'importe de savoir dans ce qui s'est dit lors de cette marche commune ce qui est vrai ou faux, ce que j'en retiens c'est la richesse des échanges humains que nous avons eu, la présence des uns pour les autres, la dynamique porteuse du groupe qui ne fait en définitive plus qu'un seul. Pour ma part je me suis très rapidement sentie intégrée dans le groupe des bénévoles Déclic, à la fois par le fait que je n'étais pas la seule qui faisait une première marche mais aussi et surtout parce que les anciens marcheurs ont su nous écouter, nous guider, nous rassurer, nous laisser le temps de prendre nos marques. Un énorme merci à eux ! En définitive c'est avec un gros pincement au cœur que j'ai raccompagné ces 6 marcheurs à la porte de leur réalité quotidienne qui est une douleur pour eux et de laquelle ils ont pu s'échapper l'espace d'une journée. C'est d'ailleurs le mot qui est souvent revenu lors du cercle d'expression des impressions de la journée sur le parking au Mont St Odile : cette sortie à représenté pour eux une EVASION, un mot lourd de sens dans leur histoire actuelle.

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